Noolithic : Le Blog

"Les hommes construisent trop de murs, et pas assez de ponts"
Isaac Newton

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Refuser les voies de fait, chercher les voies de faire

Publié le vendredi 31 décembre 2010


Indignez vous ! Cet appel, lancé par Stéphane Hessel dans un petit livre au succès inattendu, comporte deux messages. Le premier, explicite, est qu’il existe aujourd’hui autant de raisons de s’indigner, même si elles sont différentes, que lorsqu’il décidait de rejoindre la résistance en 1940. Le second, implicite, est que l’indignation est indispensable si l’on veut restaurer la confiance en l’avenir. Par cette invitation à une « insurrection pacifique », Stéphane Hessel nous conjure de chercher, dans les ruines d’un système à bout de souffle, de nouvelles raisons d’espérer.

Indignation et confiance, insurrection pacifique : comment ne pas y retrouver cette belle idée de tension féconde, cette envie de faire rimer les contraires, de rechercher des associations inattendues. Pourquoi ne pas essayer, cette année, de faire rimer liberté et solidarité, d’associer audace et précaution, ambition et humilité, équilibre et mouvement, héritage et innovation radicale, souci de soi et altruisme.

Il y a tant à faire. Tant d’obstacles à franchir, tant de raisons de se décourager, tant de tentations d’abandonner en chemin. Les défis semblent considérables. Pourtant, nous avons, en chacun d’entre nous, le pouvoir d’agir, celui de faciliter et de favoriser la nécessaire transformation de nos sociétés, celui de raccourcir cette douloureuse transition que nous continuons, à tort, d’appeler du nom de crise.

En vaquant à nos activités, quelles qu’elles soient, en nous préoccupant légitimement de notre bien être, nous avons le pouvoir de nous comporter en butineurs, en passeurs de savoirs, en transmetteurs d’idées, tels les pollinisateurs qui fécondent inconsciemment les fleurs et répandent la vie à chacun de leurs voyage, à chacune des tâches qu’ils accomplissent, même s’ils le font d’abord pour eux même. Cet imperceptible changement de perspective, nous voir en pollinisateurs plus qu’en simples producteurs ou consommateurs, est d’une puissance que vous n’imaginez pas encore. Alors qu’en aucune manière cette façon de voir ne constitue une contrainte supplémentaire, elle ouvre des perspectives de choix inattendus, des horizons imprévus. Ce seul changement d’état d’esprit porte en lui les germes d’une nouvelle solidarité, l’émergence d’un nouvel art de vivre ensemble.

Ce nouvel art de vivre ensemble se trouve, peut-être, dans le concept récent de « solidarité écologique ». Il existe deux solidarités écologiques. Celle de fait : partageant une même origine avec tout ce qui vit sur Terre, nous en partageons aussi le destin. Cette vision, fondée sur des faits scientifique mais passive, et plutôt décourageante en cette période d’érosion de la biodiversité, doit être dépassée par l’ambition d’une solidarité écologique active : nous avons aujourd’hui le devoir, les capacités et les moyens d’agir pour une conservation, une restauration et un enrichissement du capital naturel. En agissant ainsi, nous jetterons les bases d’une nouvelle alliance entre humains, au sein de la société, et entre vivants humains et non humains, au sein de la biosphère. Cette belle idée, porteuse d’espoir, ouvre la voie vers ce « post-néolithique », cette nouvelle ère dans les relations entre l’homme et la nature, ou la réciprocité succèdera à l’exploitation, ou l’accompagnement succèdera à la domination, ou le ménagement succèdera à la maîtrise, et l’humilité succèdera à l’arrogance.

En nous invitant à « Penser comme une montagne », Aldo Léopold jetait, dès 1949, les bases de cette nouvelle solidarité écologique. Naïf ? Non. Plus que jamais d’actualité.

Après l’année internationale de la biodiversité, 2011 sera l’année internationale de la forêt. Quelle belle invitation à nous promener dans les bois, à y rechercher le simple plaisir de la proximité avec les êtres qui y vivent, à « penser comme une forêt » et y puiser l’inspiration de futurs désirables, et la force de les bâtir ensemble.

Bonne année 2011 !


[1] « Indignez-vous » – Stéphane Hessel, Editions Indigène 2010
[2] Sur le concept de solidarité écologique, voir notamment :
http://www.parcsnationaux.fr/Chercher-Etudier-Agir/Etudes/Etude-INEA-200

Recyclage(s)

Publié le jeudi 18 novembre 2010

« Je voudrais une idée neuve du jour, bien fraiche et pas trop cuite ! »
Anton Ego*

S’il y a bien un domaine où le recyclage fonctionne, c’est en politique. Hélas, ce qui est bon pour le fer, le verre ou le plastique n’est alors plus qu’un triste palliatif au manque d’imagination, voire un dramatique révélateur du désarroi d’une partie de nos élites.

Passons sur le fait que le mouvement issu de la fusion des Verts et d’Europe Ecologie s’appelle… « Les Verts – Europe Ecologie ». L’ajout du trait d’union change tout. Souhaitons lui bonne chance. La séance de brainstorming pour trouver un nom est reportée à plus tard.

Le Parti Socialiste, lui, dévoile son nouveau slogan : « L’égalité vraie ». Pas mal. Pas radicalement innovant. On pourrait lui proposer « Liberté, égalité, fraternité ». Pas franchement nouveau non plus, mais c’est du robuste. Un slogan bâti pour durer. Et comme on s’est toujours arrêté en chemin, on ne peut pas dire que l’idée soit usée.

Et pour terminer en apothéose ce panorama du paysage politique français, le re(ma)niement du dernier Week End dernier explose tous les records d’imagination débridée : 8 mois d’attente pour un retour en arrière de 4 ans ! Exit le pacte écologique. Au delà des hommes, on recycle avant tout les idées d’avant 2007. Celles d’avant le pacte écologique, celles d’avant le Grenelle, celles d’avant l’ouverture, celles d’avant la crise.

Remarquez qu’il ne s’agit en aucun cas d’une exception française. Outre Atlantique, le « Tea Party » s’inspire explicitement d’un mouvement du XVIIIème siècle motivé principalement sur le désir de payer moins d’impôts… Voilà une bonne idée qu’on n’est pas prêt d’épuiser !

Mais puisque nous sommes, qu’on le veuille ou non, déjà entrés – trop tôt, bien trop tôt – en précampagne, la vraie question serait peut-être de se demander ce qui pourrait bien faire revenir aux urnes les abstentionnistes et ce qui pourrait bien inciter les potentiels « primo-votants » à s’inscrire sur les listes électorales. Et je ne suis pas sûr qu’on y arrive comme ça.

Pourtant, les sources d’inspiration ne devraient pas manquer : la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui notre civilisation et son économie mondialisée est inédite. Les équilibres se défont. La relative et cynique « stabilité » du monde est menacée. Un modèle de croissance « fainéant », basé sur la seule extraction de ressources exhaustibles dans le sous-sol, touche à sa fin. Et ce ne sont pas non plus les idées neuves qui manquent : il faut parfois juste sortir un peu des sentiers battus pour les dénicher. La démocratie écologique, celle qui permettra de concilier bien être humain à court terme et enjeux de long terme, reste à inventer. L’économie de l’après pétrole, de l’après charbon, de l’après acier est à peine conceptualisée. Celle de l’après croissance se dessine tout juste, merci à Tim Jackson.

Alors peut-être faudrait-il, à l’instar des mouvements « Slow food » ou « Slow cities », inciter nos élites à faire un peu de « Slow politics ». Leur suggérer de sortir du rythme infernal des effets d’annonces et du terrain médiatique qu’il faut à tout prix occuper, pour prendre le temps de réfléchir, de concerter, et de faire émerger ces « utopies concrètes », celles qui n’ont jamais été essayées, dont nous aurions tant besoin.


(Oui, je sais, je devrais avoir honte de mes références : Anton Ego est un chronique gastronomique intransigeant, et son existence ne doit qu’à l’imagination des scénaristes du dessin animé… « Ratatouille ». )

Dérives

Publié le mardi 24 août 2010

Dans l'antiquité, on divertissait le peuple avec du pain et des jeux. De nos jours, on le détourne de l'essentiel avec des roms, des faits divers et la peur de l'autre... Plus que jamais, "la maison brûle et nous regardons ailleurs".

Dériver, les marins ne me contrediront pas, c’est se laisser porter, au grès du vent ou des courants, au risque d’en perdre son cap, ou tout au moins de s’en éloigner.

Dans son discours à l’issue des tables rondes du Grenelle de l’environnement le chef de l’Etat avait fixé un cap clair, défini les priorités. En mettant en œuvre une politique environnementale ambitieuse, un véritable « Green new deal », la France affirmait clairement son ambition et sa volonté d’être exemplaire sur la scène internationale. Avant ce discours, des représentants d’ONG, de syndicats, d’employeurs, d’élus ou de l’Etat ont travaillé plusieurs mois d’arrache pied, taisant leurs divergences politiques pour élaborer ensemble le meilleur compromis acceptable par tous, et bâtir une vision partagée d’un futur souhaitable. Pendant ces mois là, les nuits étaient courtes, les réunions nombreuses, et les nombreux bénévoles impliqués n’ont pas ménagé leur peine. Parmi ceux là, inutile de dire qu’un certain nombre, pour ne pas dire un nombre certain, n’avaient pas voté pour Nicolas Sarkozy. Mais ils ont pris sur eux : l’intérêt général et la nécessité d’agir valaient bien que l’ont laissât troubles, doutes et états d’âmes au vestiaire…

Nous étions au début du quinquennat.

Depuis, pour tenter de reconquérir son électorat le plus à droite, et dans l’espoir vain d’attirer une partie des électeurs du Front National, Nicolas Sarkozy et son gouvernement multiplient, avec un art consommé, les diversions, les contre feux, et, il faut bien le dire, ce qui ressemble de plus en plus à des dérives, dans tous les sens du terme.

Ce qui était, en octobre 2007 la priorité des priorité, à savoir la sortie de la crise écologique et la mise sur pied d’une croissance verte susceptible de créer des emplois pour tous, semble être tombé bien bas, aujourd’hui, dans le rang des priorités.

Que pèse t-elle aujourd’hui, cette « croissance verte », face à la surenchère quotidienne sur les questions de sécurité, l’amalgame fait entre immigration et délinquance, la stigmatisation de certaines communautés ? Fallait-il à ce point créer un climat de peur, où le danger c’est l’autre, l’étranger, celui qui est différent, alors que ce siècle qui commence a besoin, plus que jamais, d’une mobilisation de la société dans son ensemble pour affronter les mutations les plus radicales que nos sociétés industrielles aient jamais eu à affronter ?

Bien sûr, toutes ces questions ne sont pas sur le même plan. Mais la mobilisation générale nécessaire a tout à perdre d’un climat de défiance généralisée. Et le cap semblera d’autant plus lointain et inaccessible (alors qu’il l’est, il faut le marteler !), si des diversions toutes plus irrationnelles les unes que les autres sont sans cesse mise en travers du chemin, pour des raisons électoralistes de court terme.

Pour autant, et parce que nous ne pouvons pas nous permettre de réinventer la roue tous les 5 ans, il est indispensable de capitaliser sur le travail accompli, il est vital de faire vivre la somme considérable de contacts, de propositions et de pistes d’actions élaborées en commun depuis 2007. Ne serait-ce que pour cela, et quelque soit la suite des événements avant et après 2012, le Grenelle de l’environnement doit continuer. Même si, aujourd’hui, le cœur n’y est plus.

Bienvenue en terre inconnue

Publié le vendredi 1 janvier 2010

Non, ne jalousez plus les « peoples » qui partent au bout du monde aux frais de la princesse. Ne les jalousez plus car, nous aussi, nous tous, nous entrons en terre inconnue. Nous entrons dans un monde dont nul ne sait de quoi il sera fait. La fin des années 80 n'avait plus laissé qu'une hyperpuissance, nous faisant basculer d'un monde bipolaire vers un monde unipolaire. Mais cette hyperpuissance, endettée, essoufflée, contestée, l'est elle encore vraiment ? Et pour combien de temps ? L'Europe reste encore une ébauche qui pose plus de questions qu'elle n'apporte de réponses. Où seront les grandes puissances de demain ? Vers quels nouveaux grands équilibres - ou désordres - géopolitiques et économiques allons nous ? De quoi sera faite la richesse ? Les cartes sont redistribuées. On ne sait pas encore qui détient les atouts, mais on commence à deviner qui ne les détient plus, ou en tout cas qui en perd le monopole

Quel sera le climat - quel temps ferons nous - sur cette terre inconnue ? Nous pouvons encore décider. Mais la vérité est qu'aujourd'hui, nous n'y parvenons pas, tétanisés que nous sommes par les conséquences possibles, difficiles à évaluer, de décisions qui s'imposent pourtant. Nous devons sauter dans l'inconnu, et nous n'osons pas1. Au risque d'oublier que ne pas décider, c'est aussi une manière de décider, par défaut. Et nous ne maîtrisons pas plus les conséquences de cette absence de décision. Quelles espèces vivantes, parmi les dizaines de millions qui peuplent la terre aujourd'hui- alors même que nous n'en connaissons qu'une fraction infime - s'adapteront à ce monde inconnu ? Lesquelles perdrons nous en chemin ? Cette biodiversité que nous nous apprêtons à célébrer en 2010, allons nous enfin l'accepter pour ce qu'elle est, et comprendre quelle est notre place en son sein ? Reconnaître avec humilité que nous n'en sommes pas les maîtres, mais des « compagnons de voyage », comme le dit Hubert Reeves ? L'intelligence, la conscience qui nous distingue des autres espèces, et l'orgueil que nous en tirons, nous en empêche encore. Mais nous pourrions tout aussi bien nous en réjouir, et assumer la responsabilité bien spécifique qui en découle.

Avec quelles ressources, dans ce monde inconnu, fabriquerons nous nos objets du quotidien, avec quelle énergie allons nous nous chauffer, nous déplacer, nous éclairer, quand nous aurons extrait de la croûte terrestre sinon la totalité, du moins la fraction la plus facilement accessible de ce qu'elle recelait ?

En terre inconnue ? Mais ne l'est elle pas seulement parce que nous ne savons pas où nous voulons aller ?

Et après tout, y a t-il lieu de pleurer cet ancien monde que nous nous apprêtons à quitter ? Et faut-il vraiment déplorer ce brouillard d'incertitude qui nous enveloppe ?

Faut il regretter ce monde d'injustice, d'inégalité, de gaspillage. Ce monde où la cupidité est érigée au rang de vertu, où l'argent tient lieu de seul repère. Ce monde où le pouvoir ne se conquiert qu'à la seule fin de tenter de le conserver à tout prix. Quand à l'incertitude, faut il la craindre, ou pouvons nous tenter de l'envisager comme une matière brouillonne, comme une glaise informe que nous pouvons façonner... Mais en forme de quoi, au fait ?

Ah, oui. Bien sûr, il nous faut un projet. C'est peut être finalement ça qui nous manque le plus : un projet. Nous n'avons plus ni dogme ni idéologie pour nous éclairer. Nous avons essayé, puis épuisé, celles du XIXème et du XXème siècle. Nous sommes désemparés. Les choses étaient si simples quand nous n'avions qu'à aller là où on nous disait d'aller. Mais si nous n'avons plus ces fausses certitudes pour nous éclairer, nous sommes libres d'inventer, de débattre, de choisir. Il y a des urgences, certes. Des rendez-vous à ne pas manquer. Mais prenons le temps du grand inventaire. Tout n'est pas à jeter dans cet ancien monde, à commencer par les idéaux humanistes si lentement mûris, si chèrement conquis. C'est d'une nouvelle forme de démocratie dont nous avons besoin. En prise avec le réel, capable de répondre aux enjeux de court terme comme de long terme, porteuse d'un nouvel élan de solidarité.

Prenons le temps de cet exercice : imaginons ensemble ce futur souhaitable et désirable, que nous voulons pour nous mêmes et pour nos enfants. Puis, sur cette vision partagée, concevons et mettons en œuvre les outils qui nous permettrons d'avancer. Avec humilité, avec passion, et, oserais-je l'écrire, avec amour.

Bonne année.

Emmanuel DELANNOY




1 Il a été démontré que, lors d’un naufrage, les passagers ne se précipitent pas vers les radeaux dès l'annonce de l'accident, mais attendent le dernier moment, comme si une intervention extérieure allait inverser l’inéluctable. C'est une illustration de ce que Jean-Pierre Dupuy résume par cette formule : "Nous savons mais ne voulons pas croire ce que nous savons".

Réorienter l'économie en imitant la nature

Publié le lundi 21 décembre 2009

L'institut INSPIRE, la SERE et l'Institut Océanographique Paul Ricard ont le plaisir de vous inviter au prochain mardi de l'environnement sur le thème :

REORIENTER L'ECONOMIE EN IMITANT LA NATURE

Bio-mimétisme, écologie industrielle, économie circulaire, solidaire, durable... tous ces concepts s'inspirent du vivant et entrent dans le cadre d'une nouvelle démarche visant à réhabiliter le vivant et à introduire ses fonctionnalités dans les modèles de développement. Que faut-il en penser ?

Mardi 5 Janvier 2010 de 19h précises à 21h

Fondation d'entreprise Ricard

12 rue Boissy d'Anglas

75008 Paris - Métro- Parking Concorde ou Madeleine

Votre inscription préalable est nécessaire par e-mail : mpc@s-e-r-e.com

Vous trouvez le détail du programme et des intervenants dans le communiqué à télécharger ici.

La vie des autres...

Publié le dimanche 18 octobre 2009

Traduction librement adaptée d’une lettre lue en anglais ici

Cher Monsieur,

Nous nous sommes rencontré cet après midi, dans les quartiers sud de la ville. J’étais à vélo, sous la pluie, et vous conduisiez ce 4x4 Audi bleu, me serrant par l’arrière, klaxonnant, essayant de me faire sortir de la piste cyclable avant de me doubler en me serrant, pour finalement me faire une queue de poisson en tournant à droite.

Vous avez refusé de baisser votre vitre pour m’adresser la parole après cet incident, m’obligeant à crier : « votre comportement est inadmissible, vous êtes hors la loi ! », à travers votre vitre ruisselante, avant de repartir au plus vite. Et, effectivement, ce que vous avez fait est contraire à la loi – tant à celles qui régissent le code de la route qu’à celles, non écrites, qui prescrivent un minimum de décence dans les relations entre humains. Mais ce que j’avais à vous dire est à la fois moins accusateur, et beaucoup plus important. Voici ce que j’aurais aimé avoir le temps de vous dire :

Je suis bien placé pour savoir que les pistes cyclables ne sont qu’un compromis imparfait. Vous aurez peut être du mal à le croire, mais les cyclistes n’aiment pas plus partager la route avec les voitures que vous avec eux. Si j’avais le choix entre respirer vos gaz d’échappement et pédaler tranquillement sur une jolie route forestière, je choisirai sans hésiter la seconde option.

Je suis bien conscient, par ailleurs, que la présence de cyclistes sur des routes encombrées peut rendre la conduite d'une voiture encore plus rude pour les nerfs, et je déplore au passage que certains des nôtres surcompensent leur faiblesse relative en désobéissant aux règles du codes de la route, en ne respectant pas les feux, et en agissant d’une manière générale comme s’ils étaient propriétaires de la route (ce n’est pas le comportement que j’ai choisi personnellement, mais c’est de toute façon un point accessoire pour ce que j’ai à vous dire). Dans une certaine mesure, toute relative, je peux comprendre votre énervement. Après tout, j’ai moi aussi une voiture, même si je n’en suis pas particulièrement fier et si j’évite au maximum de l’utiliser en ville.

Mais voilà, tous les cyclistes ne sont pas à Amsterdam, et il faudra bien vous faire à l’idée de partager la route. Car le fait est là : Vous êtes dans une voiture. Moi pas. Vous êtes protégé des chocs par des airbags, des pare-chocs, une carrosserie en acier. Moi pas. Vous pilotez une masse d’une tonne et demi d’acier. Je pilote quelque chose qui pèse en tout et pour tout le poids d’un chien, et encore, pas un bien gros…

Et si votre énervement venait à gagner d’un cran, et que vous souhaitiez engager le combat avec moi, il ne fait aucun doute que vous gagneriez.

Vous vaincrez, et, selon toute vraisemblance, je serais mort.

Voilà ce que je tenais à vous dire : vous n’aimez peut être pas les cyclistes, tant pis. Mais vous avez une responsabilité en tant qu’être humain vis à vis des autres êtres humains. Et je ne cesse pas d’être humain dès que je m’élance sur mon vélo. Je suis la femme de quelqu’un, la sœur de quelqu’un, la fille de quelqu’un, et peut être la mère d’un jeune enfant.

Et si vous avez vous même – une épouse, une fille, une mère – s’il vous plait : pensez à elles, et imaginez…

Imaginez que vous êtes en route pour un déjeuner avec votre épouse. Imaginez que vous attendez à la maison que votre fille rentre de l’école.

Et maintenant, imaginez que vous recevez un appel téléphonique d’un inconnu, et que la voix de l’autre coté du fil vous annonce que la personne que vous attendez – la personne que vous aimez – est morte, parce qu’un enfoiré, un trou du cul conduisant une Audi a jugé que sa vie était moins importante que les quelques secondes qu’il pouvait gagner ou que la place de parking qu’il convoitait.

Alors, s’il vous plait, Cher Monsieur, merci de respecter la vie des autres. Un humain à vélo reste avant tout un humain.

Lettre ouverte d’un citoyen inquiet à l’administration en charge du traitement social du chômage

Publié le samedi 17 octobre 2009

Cher Monsieur Paul Emploi,

J’ai bien reçu votre courrier référencé et je vous en remercie. Il était important que je fusse informé de ma dette à votre égard afin que je puisse la réparer sans délai, ce que je fais avec soulagement en joignant à ce courrier le règlement, par chèque, de la somme demandée. Je ne suis pas homme à me complaire dans le fait de vivre aux dépends d’autrui, et, comme le dit le proverbe : « qui paie ses dettes s’enrichit ».

Si je prend la peine de reprendre ma plume, hélas par trop délaissée ces derniers temps, c’est pour m’étonner du ton de votre courrier, et surtout de l’état d’esprit dont il témoigne.

En effet, votre courrier commence par des formules plutôt peu amènes : « MISE EN DEMEURE AVANT POURSUITE », en lettres capitales, suivi de la mention « Un dossier nous a été transmis par notre agence pour engager, à votre encontre, une procédure judiciaire ». Diantre, quel forfait me reproche t-on, sur ce ton si sévère ?

Il s’avère que j’ai perçu en trop trois jours d’indemnités, ayant retrouvé du travail depuis le premier juillet de cette année, alors que j’ai été indemnisé jusqu’au 3 juillet. Je rappelle que mon employeur ayant, dans les temps, effectué une déclaration unique d’embauche, et qu’ayant moi même déclaré ma situation sur votre système en ligne, l’erreur vous incombe. Par ailleurs, il s’agit là du premier courrier que je reçois de votre part sur cette question, et une simple demande, formulée en termes plus courtois, aurait eu le même effet : je vous aurait rembourser la somme sans délai. Certes, à ma charge, j’aurais du vérifier que l’intégralité des sommes qui me furent versées m’étaient bien dues. Mais vous savez ce que c’est : quand on retrouve du travail, on a moins de temps pour faire toute sorte de choses. Il aurait bien sûr fallu que je calcule le montant exact des indemnités qui m’étaient dues, et que je compare ce montant à la somme qui m’a été versée par virement. Mais j’ai eu la faiblesse de vous faire confiance, et je ne me suis pas livré à cette vérification.

Au passage, il y a tout de même une bonne nouvelle : la France compte un chômeur de moins depuis le premier juillet. Je ne m’attendais certes pas à recevoir une lettre de félicitations, mais de là à être considéré d’emblée comme un justiciable, voilà qui me chagrine un peu.

Mais ce n’est pas mon cas personnel, ni cet incident, désormais clos puisque j’ai pu rembourser ma dette, qui m’incite à vous écrire. Ce qui m’inquiète, c’est plutôt la crise de confiance entre l’Etat et ses administrés, dont le ton utilisé dans votre courrier témoigne. De plus en plus, dans notre pays, il semble que l’administration voit derrière tout chômeur, tout Rmiste, ou tout bénéficiaire des allocations familiales un présumé fraudeur qu’il conviendrait de débusquer. En quelque sorte, traduit en termes juridiques, tout prévenu serait désormais présumé coupable jusqu’à ce qu’il soit en mesure de démontrer son innocence.

Avant d’être un chômeur, ce que je ne suis d’ailleurs plus, je suis avant tout un citoyen, responsable, conscient de ses droits et de ses devoirs vis à vis de la collectivité. Et il se trouve que je suis sensible aux questions relatives à la cohésion sociale de notre pays, à la confiance et au respect mutuel que se doivent les citoyens et les institutions représentantes de l’Etat.

Dénoncer et traquer la fraude est indispensable. Soupçonner, a priori, un fraudeur derrière chaque citoyen est insupportable, et ne peut que renforcer la fracture entre l’Etat, ses représentants, ses administrations, et les citoyens, fracture dont nous constatons chaque jour les effets désastreux.

Voir ce que je tenais à vous dire, Cher Monsieur Paul Emploi, en réponse à votre courrier.

Et, pour conclure, soyez certain que je reste convaincu du rôle indispensable qui est le votre, que je suis pleinement conscient de la difficulté de la charge qui vous incombe, dont vous vous acquittez avec courage et efficacité.

A ce titre je tiens à vous témoigner, à vous même comme à l’ensemble de vos agents, mon respect le plus sincère.

Emmanuel DELANNOY

Patience, patience dans l'azur...

Publié le samedi 27 juin 2009

Je reviens bientôt, après quelques mois de silence, mais pas d'inaction...

En attendant, il se passe aussi des choses là...

Bling bling...

Publié le mercredi 18 février 2009

Qu'est-ce qu'une vie réussie ? Certains ont leur idée. Jacques Seguela, lui, a une idée très précise de la question :

"Comment peut-on reprocher à un président d'avoir une Rolex ? Une Rolex... enfin, mais tout le monde à une Rolex ! Si, à 50 ans, on n'a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie."

En dehors de l'aspect quantitatif - nous serions nombreux à avoir raté ainsi notre vie - il reste possible de s'interroger sur la pertinence du critère...

Faut-il installer un délit de grande bêtise ? Avec une amende forfaitaire et l'obligation de suivre un stage en cas de récidive ? Ce serait peut être un bon moyen de financer la relance. Mais n'y pensons plus. C'est peine perdue... J'aurais tant aimé en rire. Mais je n'y parviens pas.

Emploi, économie : saisir la relance, là où elle est

Publié le dimanche 1 février 2009

En ces temps où il est question de relancer l'économie, alors que tous les indicateurs sont "dans le rouge" et que de nombreux emplois, notamment industriels, sont menacés, il est sans doute utile d'éclairer certaines pistes prometteuses.

Non, sauvegarde du patrimoine naturel et création d'emplois, y compris industriels ou agricoles, ne sont pas incompatibles. Non, les délocalisations ne sont pas systématiquement une mauvaise chose, mais c'est aux raisons réelles des délocalisations et à leurs conséquences, ici et ailleurs, qu'il conviendrait de s'intéresser. Oui, nous ne sommes pas tous égaux face aux conséquences de la crise, et notre économie tertiarisée à outrance laisse ici de nombreux laissés pour compte. Mais de nouveaux emplois dits « verts » offrent, dès aujourd'hui, des perspectives intéressantes qui ne demandent qu'à être consolidées. Il y a là une véritable opportunité à saisir. Et ce, d'autant plus qu'il y a urgence à redonner confiance en l'avenir à une population dont le moral est au plus bas, et à une jeunesse qui se demande en quelles perspective elle pourrait bien aujourd'hui croire.

Lire la suite sur le site d'INSPIRE...

Nous y sommes

Publié le vendredi 16 janvier 2009

par Fred Vargas

Nous y voilà, nous y sommes. Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l'incurie de l'humanité, nous y sommes.
Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l'homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu'elle lui fait mal. Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d'insouciance.
Nous avons chanté, dansé.
Quand je dis « nous », entendons un quart de l'humanité tandis que le reste était à la peine.
Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l'eau, nos fumées dans l'air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout du monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé destennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu'on s'est bien amusés.
On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre,déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l'atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu.
Franchement on s'est marrés.
Franchement on a bien profité.
Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu'il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre.
Certes.
Mais nous y sommes.
A la Troisième Révolution.
Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu'on ne l'a pas choisie. « On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins.
Oui.
On n'a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis.
C'est la mère Nature qui l'a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies.
La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets.
De pétrole, de gaz, d'uranium, d'air, d'eau.
Son ultimatum est clair et sans pitié :
Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l'exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d'ailleurs peu portées sur la danse).
Sauvez-moi, ou crevez avec moi.
Evidemment, dit comme ça, on comprend qu'on n'a pas le choix, on s'exécute illico et, même, si on a le temps, on s'excuse, affolés et honteux.
D'aucuns, un brin rêveurs, tentent d'obtenir un délai, de s'amuser encore avec la croissance.
Peine perdue.
Il y a du boulot, plus que l'humanité n'en eut jamais.
Nettoyer le ciel, laver l'eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l'avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est, - attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille - récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n'en a plus, on a tout pris dans les mines, on s'est quand même bien marrés).
S'efforcer. Réfléchir, même.
Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire.
Avec le voisin, avec l'Europe, avec le monde.
Colossal programme que celui de la Troisième Révolution.
Pas d'échappatoire, allons-y.
Encore qu'il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l'ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante.
Qui n'empêche en rien de danser le soir venu, ce n'est pas incompatible.
A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie, une autre des grandes spécialités de l'homme, sa plus aboutie peut-être.
A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution.
A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.

Fred Vargas
Archéologue et écrivain

Source : ici !

Supercapitalisme

Publié le mercredi 31 décembre 2008

Fin connaisseur de l'histoire sociale et économique des Etats-Unis, Robert Reich a été secrétaire à l'emploi durant la présidence de Bill Clinton. Il est ce qu'on appelle sur cette rive là de l'Atlantique un liberal, c'est à dire un homme qui croit, comme (presque) tout le monde là bas, aux vertus du capitalisme et du marché comme outils de création de richesse pour la société, tout en souhaitant la mise en place de garde-fous afin de limiter les inégalités sociales. Dans Supercapitalisme, il dresse un diagnostic de l'état de la démocratie américaine, constate la dérive des continents économiques et sociaux, et n'hésite pas à bousculer quelques idées reçues pour proposer ensuite des solutions inattendues, parfois radicales.

Le diagnostic tient en quelques constats : S'il y a eu un temps où le capitalisme, en tant qu'outil économique, servait le progrès de la société démocratique dans son ensemble, et où démocratie et capitalisme étaient indissociables et se renforçaient mutuellement, ce temps semble aujourd'hui révolu. Selon lui, si la démocratie a encore besoin du capitalisme, la réciproque n'est plus vraie, comme l'émergence de systèmes capitalistes autoritaires, en Chine notamment, semble le démontrer. Selon Robert Reich, nous sommes sortis de l'ère du capitalisme démocratique, en vigueur de l'après guerre à la fin des années soixante dix, pour entrer dans le supercapitalisme, caractérisé par une abondance sur le plan de l'offre, une large ouverture des marchés aux nouveaux entrants, et donc une concurrence débridée pour attirer consommateurs et investisseurs.

Nous sommes tous à la fois des citoyens et des consommateurs. Beaucoup d'entre nous, par l'entremise de notre épargne, sont aussi devenus des investisseurs. Les consommateurs et investisseurs que nous sommes sont les grands gagnants du supercapitalisme. Nous avons un choix quasi illimité de produits et de services, plus abondant et performants que jamais, à des coûts qui les rendent accessibles au plus grand nombre. En tant qu'investisseurs, nous pouvons placer notre argent, et le déplacer, comme bon nous semble, à des taux qui n'avaient pas court lors de la période précédente. Cette grande volatilité des marchés a créé en retour une course effrénée pour attirer les consommateurs, notamment en tirant les prix vers le bas, et les investisseurs, en recherchant des taux de rentabilités de 12 à 15%, là ou les actionnaires de l'âge "pas tout à fait d'or" se contentaient de rendements à un chiffre.

Mais, ce que nous avons gagné en tant que consommateurs ou investisseur, nous l'avons perdu en tant que citoyens. La course aux prix les plus bas, en même temps qu'aux rentabilités les plus élevées, implique une recherche incessante de gains de productivité, qui entraîne délocalisations, destructions d'emplois, pertes de revenu ou de stabilité pour les salariés, et dégradations de l'environnement. Les PDG les plus performants, ceux qui peuvent, pendant une période limitée au moins, promettre des taux de rentabilité élevés, sont courtisés par les conseils d'administration comme le sont les stars du football ou les artistes du showbiz, d'où les revenus astronomiques, retraites chapeau et parachutes dorés que certains se voient proposer. Les conditions de concurrence sont devenues telles que s'assurer un avantage concurrentiel et une situation favorable est devenu vital pour les entreprises, et ce par tous les moyens légaux, quitte à faire changer la loi s'il le faut. Le nombre de lobbyistes et d'avocats représentant les intérêts des grandes entreprises à Washington (mais aussi à Bruxelles), a explosé. Les grandes entreprises font les lois qui les arrangent, et défont celles qui les desservent. Il est par ailleurs facile, et généralisé, de s'attirer les bonnes grâces des sénateurs et membres du congrès en finançant, directement ou indirectement leurs campagnes électorales. Dans ce contexte, la voix des citoyens est devenue inaudible, et l'évolution du corpus réglementaire n'a plus grand chose à voir avec l'intérêt général. De temps en temps, certains sénateurs ou membres du congrès élèvent la voix, pour dénoncer les injustices sociales, les dégâts infligés à l'environnement ou encore l'invasion de la violence ou de la pornographie dans les médias ou sur internet. Mais ces brèves rodomontades ne servent qu'à s'attirer les bonnes grâces d'un électorat populaire ou conservateur, tout en masquant leur incapacité généralisée à reprendre la main sur le système.

Le consommateur américain moyen est ravi de faire des bonnes affaires chez Wall Mart, qui casse certes les prix mais aussi les syndicats et les salaires, tout en détruisant les petits commerces de centre ville, ce qu'il désapprouve, en tant que citoyen. L'épargnant moyen est ravi des bons rendements de ses placements, mais en tant que citoyen il déplore les dégâts que les activités des compagnies minières ou pétrolières, dont il détient des actions via son plan d'épargne retraite, infligent à l'environnement.

Face à ce constat, comment faire pour redonner du souffle et de l'élan à la démocratie ? Comment résoudre ces dilemmes, sans revenir en arrière ni perdre tout ce que nous avons gagné par ailleurs ? Pour permettre à nouveau l'initiative politique et rendre audible la voix des citoyens, sans limiter la liberté d'entreprendre, Robert Reich propose d'instaurer des cloisons étanches entre le système économique et le système démocratique.

Mais au passage, et c'est l'un des chapitres les plus déroutant du livre, il démonte ce qu'il appelle le mythe de la responsabilité sociale des entreprises (La RSE) auquel il ne croit pas, mais alors pas du tout. Si une entreprise peut être conduite à entreprendre une action qui serait favorable à l'intérêt général, par exemple en accordant des plans de formation ou une assurance santé à ses salariés, ou en agissant pour préserver l'environnement, c'est qu'elle y trouve un intérêt financier. Dans le cas contraire, elle serait impitoyablement sanctionnée par ses actionnaires, qui iraient tout simplement placer leur argent ailleurs, ou par les clients qui achèteront le même produit moins cher chez un autre fournisseur, si l'engagement "citoyen" de l'entreprise avait pour effet d'augmenter, ne serait-ce que légèrement, ses prix. L'exemple de Yahoo, qui a accepté de dénoncer des dissidents aux autorités chinoises, est à ce titre très éclairant. Yahoo pouvait-elle refuser ? Au risque d'être exclue du marché chinois, qui a la plus forte croissance mondiale, et d'y laisser ses concurrents s'y engouffrer ? La sanction des marché aurait été immédiate et le cours se serait effondré, même si les épargnants et les gestionnaires de fonds désapprouvaient, en tant que citoyens, cette dénonciation. La démonstration est cinglante : Une entreprise ne peut pas arbitrer un jugement moral. Ce n'est ni dans ses capacités, ni dans sa mission. L'entreprise n'est pas un être organique. Elle n'est qu'un outil, un formidable outil pour créer de la richesse, constitué d'un empilement de contrats permettant un fragile équilibre entre les intérêts divergents des actionnaires, des clients, des salariés et des dirigeants. Le tout encadré par la loi. (Spinoza écrivait : "Plutôt que d'éspérer une hypothétique amélioration de l'espèce humaine, mieux vaut compter sur la loi", ce qui s'applique avec autant de justesse, sinon plus encore, à l'entreprise). En résumé, l'entreprise n'a qu'une seule responsabilité, celle de créer de la valeur pour l'actionnaire, en recherchant la satisfaction de ses clients.

Pour instaurer cette "cloison étanche" visant à préserver à la fois les intérêts économiques et ceux des citoyens, Robert Reich propose par exemple d'interdire aux entreprises de financer des campagnes électorales ni de faire de dons de quelque nature que ce soit à des mouvements politiques. Il propose aussi d'interdire aux entreprises de chercher à influencer en quoi que ce soit le processus législatif, ou d'agir en justice contre l'état. Ces mesures pourraient sembler radicales, mais ce n'est rien en regard de la dernière : Il propose purement et simplement de retirer aux entreprises le statut de personne morale (ce qu'elles ne sont d'ailleurs pas, comme démontré juste avant). Il propose aussi de supprimer l'impôt sur les sociétés (puisqu'un principe constitutionnel aux Etats-Unis énonce, d'ailleurs très sainement, qu'il ne peut y avoir de contribution sans représentation). L'entreprise n'ayant plus ce statut de personne morale, elle ne pourrait plus ester en justice, ni même être attaquée, ce qui éviterait à l'avenir la destruction plus au moins totales d'entreprises et la perte de plusieurs milliers d'emploi, du fait des agissements de quelques personnes seulement, comme ce fut le cas pour le Cabinet Arthur Andersen, condamné suite à l'affaire ENRON. La plupart des salariés d'Arthur Andersen qui ont perdu leur emploi n'avaient rien à voir avec ENRON et faisaient leur travail tout à fait honnêtement.

Cette mesure serait neutre sur le plan fiscal : elle serait compensé par une fiscalité sur les revenus du capital pour les actionnaires. Elle n'instaurerait pas plus un état de déresponsabilisation juridique généralisé : la capacité d'ester en justice serait reportée sur les dirigeants et les actionnaires. Par exemple, lorsque les constructeurs automobiles ont contesté les projets de lois de l'état de Californie visant à limiter les émissions de gaz à effet de serre, elles ont entraîné avec elles l'ensemble de leurs porteurs de parts, que ces derniers partagent ou non, en tant que citoyen, cette décision. En refusant aux entreprises le droit de contester les lois, rien n'empêcherait les actionnaires s'estimant lésés de contester ces mêmes lois, par exemple dans le cadre de "class actions". Mais ils s'agirait alors de choix éclairés de leur part, et non d'un choix par défaut.

Le supercapitalisme concerne au premier plan les Etats-Unis, mais toutes les démocraties sont concernées. C'est une tendance de fond, que rien ne semble en mesure de limiter efficacement jusqu'à présent. Bien sûr, ce livre a été écrit juste avant la crise financière et l'élection de Barack Obama, et il est encore trop tôt pour savoir dans quelle mesure ces deux événements influenceront la tendance. Mais il est vraisemblable que, sans réappropriation de la démocratie par les citoyens, les vieilles recettes reprennent ici comme là bas le dessus.

La croissance sans consommation ?

Publié le jeudi 11 décembre 2008

Ou les états d'âme d'un capitaine d'industrie, face aux limitations physiques des ressources naturelles... Toute ressemblance avec une situation réelle ne doit bien sûr rien au hasard.

Un texte débridé et impertinent, que j'ai eu le plaisir d'écrire il y a quelques mois avec Dominique Bourg et Alan Fustec.

A découvrir sur le site d'INSPIRE, en cliquant ici.

Le déni de l'évidence

Publié le mercredi 3 décembre 2008

Les messages les plus ardus passent parfois tellement mieux avec un peu d'inventivité et d'humour.

Eux nous parlent du déni, du "nous savons mais nous ne voulons pas croire", en musique, et avec juste une pointe d'accent québécois.

A voir et à écouter : Mes aïeux - "''Le déni de l'évidence''", en cliquant ici...

Aime, le reste suivra

Publié le mercredi 3 décembre 2008

Comment ne pas être touché par ce très beau portrait de Loumia Hiridjee, dont l'engagement a été brutalement interrompu lors des attentas de Bombay.

Sa devise personnelle était : "Aime, le reste suivra".

L'amour et la haine, réunis par le hasard par un restaurant de Bombay. La grande asymétrie. Oublier la haine, se souvenir de l'amour.