Bienvenue en terre inconnue
vendredi 1 janvier 2010 Par Emmanuel Delannoy, dans General -# 288 - Fil RSS
Non, ne jalousez plus les « peoples » qui partent au bout du monde aux frais de la princesse. Ne les jalousez plus car, nous aussi, nous tous, nous entrons en terre inconnue.
Nous entrons dans un monde dont nul ne sait de quoi il sera fait. La fin des années 80 n'avait plus laissé qu'une hyperpuissance, nous faisant basculer d'un monde bipolaire vers un monde unipolaire. Mais cette hyperpuissance, endettée, essoufflée, contestée, l'est elle encore vraiment ? Et pour combien de temps ? L'Europe reste encore une ébauche qui pose plus de questions qu'elle n'apporte de réponses. Où seront les grandes puissances de demain ? Vers quels nouveaux grands équilibres - ou désordres - géopolitiques et économiques allons nous ? De quoi sera faite la richesse ? Les cartes sont redistribuées. On ne sait pas encore qui détient les atouts, mais on commence à deviner qui ne les détient plus, ou en tout cas qui en perd le monopole
Quel sera le climat - quel temps ferons nous - sur cette terre inconnue ? Nous pouvons encore décider. Mais la vérité est qu'aujourd'hui, nous n'y parvenons pas, tétanisés que nous sommes par les conséquences possibles, difficiles à évaluer, de décisions qui s'imposent pourtant. Nous devons sauter dans l'inconnu, et nous n'osons pas1. Au risque d'oublier que ne pas décider, c'est aussi une manière de décider, par défaut. Et nous ne maîtrisons pas plus les conséquences de cette absence de décision. Quelles espèces vivantes, parmi les dizaines de millions qui peuplent la terre aujourd'hui- alors même que nous n'en connaissons qu'une fraction infime - s'adapteront à ce monde inconnu ? Lesquelles perdrons nous en chemin ? Cette biodiversité que nous nous apprêtons à célébrer en 2010, allons nous enfin l'accepter pour ce qu'elle est, et comprendre quelle est notre place en son sein ? Reconnaître avec humilité que nous n'en sommes pas les maîtres, mais des « compagnons de voyage », comme le dit Hubert Reeves ? L'intelligence, la conscience qui nous distingue des autres espèces, et l'orgueil que nous en tirons, nous en empêche encore. Mais nous pourrions tout aussi bien nous en réjouir, et assumer la responsabilité bien spécifique qui en découle.
Avec quelles ressources, dans ce monde inconnu, fabriquerons nous nos objets du quotidien, avec quelle énergie allons nous nous chauffer, nous déplacer, nous éclairer, quand nous aurons extrait de la croûte terrestre sinon la totalité, du moins la fraction la plus facilement accessible de ce qu'elle recelait ?
En terre inconnue ? Mais ne l'est elle pas seulement parce que nous ne savons pas où nous voulons aller ?
Et après tout, y a t-il lieu de pleurer cet ancien monde que nous nous apprêtons à quitter ? Et faut-il vraiment déplorer ce brouillard d'incertitude qui nous enveloppe ?
Faut il regretter ce monde d'injustice, d'inégalité, de gaspillage. Ce monde où la cupidité est érigée au rang de vertu, où l'argent tient lieu de seul repère. Ce monde où le pouvoir ne se conquiert qu'à la seule fin de tenter de le conserver à tout prix. Quand à l'incertitude, faut il la craindre, ou pouvons nous tenter de l'envisager comme une matière brouillonne, comme une glaise informe que nous pouvons façonner... Mais en forme de quoi, au fait ?
Ah, oui. Bien sûr, il nous faut un projet. C'est peut être finalement ça qui nous manque le plus : un projet. Nous n'avons plus ni dogme ni idéologie pour nous éclairer. Nous avons essayé, puis épuisé, celles du XIXème et du XXème siècle. Nous sommes désemparés. Les choses étaient si simples quand nous n'avions qu'à aller là où on nous disait d'aller. Mais si nous n'avons plus ces fausses certitudes pour nous éclairer, nous sommes libres d'inventer, de débattre, de choisir. Il y a des urgences, certes. Des rendez-vous à ne pas manquer. Mais prenons le temps du grand inventaire. Tout n'est pas à jeter dans cet ancien monde, à commencer par les idéaux humanistes si lentement mûris, si chèrement conquis. C'est d'une nouvelle forme de démocratie dont nous avons besoin. En prise avec le réel, capable de répondre aux enjeux de court terme comme de long terme, porteuse d'un nouvel élan de solidarité.
Prenons le temps de cet exercice : imaginons ensemble ce futur souhaitable et désirable, que nous voulons pour nous mêmes et pour nos enfants. Puis, sur cette vision partagée, concevons et mettons en œuvre les outils qui nous permettrons d'avancer. Avec humilité, avec passion, et, oserais-je l'écrire, avec amour.
Bonne année.
Emmanuel DELANNOY
1 Il a été démontré que, lors d’un naufrage, les passagers ne se précipitent pas vers les radeaux dès l'annonce de l'accident, mais attendent le dernier moment, comme si une intervention extérieure allait inverser l’inéluctable. C'est une illustration de ce que Jean-Pierre Dupuy résume par cette formule : "Nous savons mais ne voulons pas croire ce que nous savons".
Commentaires
#1 - Le jeudi 28 janvier 2010 à 11:43, par développement durable
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