Fin connaisseur de l'histoire sociale et économique des Etats-Unis, Robert Reich a été secrétaire à l'emploi durant la présidence de Bill Clinton. Il est ce qu'on appelle sur cette rive là de l'Atlantique un liberal, c'est à dire un homme qui croit, comme (presque) tout le monde là bas, aux vertus du capitalisme et du marché comme outils de création de richesse pour la société, tout en souhaitant la mise en place de garde-fous afin de limiter les inégalités sociales. Dans Supercapitalisme, il dresse un diagnostic de l'état de la démocratie américaine, constate la dérive des continents économiques et sociaux, et n'hésite pas à bousculer quelques idées reçues pour proposer ensuite des solutions inattendues, parfois radicales.

Le diagnostic tient en quelques constats : S'il y a eu un temps où le capitalisme, en tant qu'outil économique, servait le progrès de la société démocratique dans son ensemble, et où démocratie et capitalisme étaient indissociables et se renforçaient mutuellement, ce temps semble aujourd'hui révolu. Selon lui, si la démocratie a encore besoin du capitalisme, la réciproque n'est plus vraie, comme l'émergence de systèmes capitalistes autoritaires, en Chine notamment, semble le démontrer. Selon Robert Reich, nous sommes sortis de l'ère du capitalisme démocratique, en vigueur de l'après guerre à la fin des années soixante dix, pour entrer dans le supercapitalisme, caractérisé par une abondance sur le plan de l'offre, une large ouverture des marchés aux nouveaux entrants, et donc une concurrence débridée pour attirer consommateurs et investisseurs.

Nous sommes tous à la fois des citoyens et des consommateurs. Beaucoup d'entre nous, par l'entremise de notre épargne, sont aussi devenus des investisseurs. Les consommateurs et investisseurs que nous sommes sont les grands gagnants du supercapitalisme. Nous avons un choix quasi illimité de produits et de services, plus abondant et performants que jamais, à des coûts qui les rendent accessibles au plus grand nombre. En tant qu'investisseurs, nous pouvons placer notre argent, et le déplacer, comme bon nous semble, à des taux qui n'avaient pas court lors de la période précédente. Cette grande volatilité des marchés a créé en retour une course effrénée pour attirer les consommateurs, notamment en tirant les prix vers le bas, et les investisseurs, en recherchant des taux de rentabilités de 12 à 15%, là ou les actionnaires de l'âge "pas tout à fait d'or" se contentaient de rendements à un chiffre.

Mais, ce que nous avons gagné en tant que consommateurs ou investisseur, nous l'avons perdu en tant que citoyens. La course aux prix les plus bas, en même temps qu'aux rentabilités les plus élevées, implique une recherche incessante de gains de productivité, qui entraîne délocalisations, destructions d'emplois, pertes de revenu ou de stabilité pour les salariés, et dégradations de l'environnement. Les PDG les plus performants, ceux qui peuvent, pendant une période limitée au moins, promettre des taux de rentabilité élevés, sont courtisés par les conseils d'administration comme le sont les stars du football ou les artistes du showbiz, d'où les revenus astronomiques, retraites chapeau et parachutes dorés que certains se voient proposer. Les conditions de concurrence sont devenues telles que s'assurer un avantage concurrentiel et une situation favorable est devenu vital pour les entreprises, et ce par tous les moyens légaux, quitte à faire changer la loi s'il le faut. Le nombre de lobbyistes et d'avocats représentant les intérêts des grandes entreprises à Washington (mais aussi à Bruxelles), a explosé. Les grandes entreprises font les lois qui les arrangent, et défont celles qui les desservent. Il est par ailleurs facile, et généralisé, de s'attirer les bonnes grâces des sénateurs et membres du congrès en finançant, directement ou indirectement leurs campagnes électorales. Dans ce contexte, la voix des citoyens est devenue inaudible, et l'évolution du corpus réglementaire n'a plus grand chose à voir avec l'intérêt général. De temps en temps, certains sénateurs ou membres du congrès élèvent la voix, pour dénoncer les injustices sociales, les dégâts infligés à l'environnement ou encore l'invasion de la violence ou de la pornographie dans les médias ou sur internet. Mais ces brèves rodomontades ne servent qu'à s'attirer les bonnes grâces d'un électorat populaire ou conservateur, tout en masquant leur incapacité généralisée à reprendre la main sur le système.

Le consommateur américain moyen est ravi de faire des bonnes affaires chez Wall Mart, qui casse certes les prix mais aussi les syndicats et les salaires, tout en détruisant les petits commerces de centre ville, ce qu'il désapprouve, en tant que citoyen. L'épargnant moyen est ravi des bons rendements de ses placements, mais en tant que citoyen il déplore les dégâts que les activités des compagnies minières ou pétrolières, dont il détient des actions via son plan d'épargne retraite, infligent à l'environnement.

Face à ce constat, comment faire pour redonner du souffle et de l'élan à la démocratie ? Comment résoudre ces dilemmes, sans revenir en arrière ni perdre tout ce que nous avons gagné par ailleurs ? Pour permettre à nouveau l'initiative politique et rendre audible la voix des citoyens, sans limiter la liberté d'entreprendre, Robert Reich propose d'instaurer des cloisons étanches entre le système économique et le système démocratique.

Mais au passage, et c'est l'un des chapitres les plus déroutant du livre, il démonte ce qu'il appelle le mythe de la responsabilité sociale des entreprises (La RSE) auquel il ne croit pas, mais alors pas du tout. Si une entreprise peut être conduite à entreprendre une action qui serait favorable à l'intérêt général, par exemple en accordant des plans de formation ou une assurance santé à ses salariés, ou en agissant pour préserver l'environnement, c'est qu'elle y trouve un intérêt financier. Dans le cas contraire, elle serait impitoyablement sanctionnée par ses actionnaires, qui iraient tout simplement placer leur argent ailleurs, ou par les clients qui achèteront le même produit moins cher chez un autre fournisseur, si l'engagement "citoyen" de l'entreprise avait pour effet d'augmenter, ne serait-ce que légèrement, ses prix. L'exemple de Yahoo, qui a accepté de dénoncer des dissidents aux autorités chinoises, est à ce titre très éclairant. Yahoo pouvait-elle refuser ? Au risque d'être exclue du marché chinois, qui a la plus forte croissance mondiale, et d'y laisser ses concurrents s'y engouffrer ? La sanction des marché aurait été immédiate et le cours se serait effondré, même si les épargnants et les gestionnaires de fonds désapprouvaient, en tant que citoyens, cette dénonciation. La démonstration est cinglante : Une entreprise ne peut pas arbitrer un jugement moral. Ce n'est ni dans ses capacités, ni dans sa mission. L'entreprise n'est pas un être organique. Elle n'est qu'un outil, un formidable outil pour créer de la richesse, constitué d'un empilement de contrats permettant un fragile équilibre entre les intérêts divergents des actionnaires, des clients, des salariés et des dirigeants. Le tout encadré par la loi. (Spinoza écrivait : "Plutôt que d'éspérer une hypothétique amélioration de l'espèce humaine, mieux vaut compter sur la loi", ce qui s'applique avec autant de justesse, sinon plus encore, à l'entreprise). En résumé, l'entreprise n'a qu'une seule responsabilité, celle de créer de la valeur pour l'actionnaire, en recherchant la satisfaction de ses clients.

Pour instaurer cette "cloison étanche" visant à préserver à la fois les intérêts économiques et ceux des citoyens, Robert Reich propose par exemple d'interdire aux entreprises de financer des campagnes électorales ni de faire de dons de quelque nature que ce soit à des mouvements politiques. Il propose aussi d'interdire aux entreprises de chercher à influencer en quoi que ce soit le processus législatif, ou d'agir en justice contre l'état. Ces mesures pourraient sembler radicales, mais ce n'est rien en regard de la dernière : Il propose purement et simplement de retirer aux entreprises le statut de personne morale (ce qu'elles ne sont d'ailleurs pas, comme démontré juste avant). Il propose aussi de supprimer l'impôt sur les sociétés (puisqu'un principe constitutionnel aux Etats-Unis énonce, d'ailleurs très sainement, qu'il ne peut y avoir de contribution sans représentation). L'entreprise n'ayant plus ce statut de personne morale, elle ne pourrait plus ester en justice, ni même être attaquée, ce qui éviterait à l'avenir la destruction plus au moins totales d'entreprises et la perte de plusieurs milliers d'emploi, du fait des agissements de quelques personnes seulement, comme ce fut le cas pour le Cabinet Arthur Andersen, condamné suite à l'affaire ENRON. La plupart des salariés d'Arthur Andersen qui ont perdu leur emploi n'avaient rien à voir avec ENRON et faisaient leur travail tout à fait honnêtement.

Cette mesure serait neutre sur le plan fiscal : elle serait compensé par une fiscalité sur les revenus du capital pour les actionnaires. Elle n'instaurerait pas plus un état de déresponsabilisation juridique généralisé : la capacité d'ester en justice serait reportée sur les dirigeants et les actionnaires. Par exemple, lorsque les constructeurs automobiles ont contesté les projets de lois de l'état de Californie visant à limiter les émissions de gaz à effet de serre, elles ont entraîné avec elles l'ensemble de leurs porteurs de parts, que ces derniers partagent ou non, en tant que citoyen, cette décision. En refusant aux entreprises le droit de contester les lois, rien n'empêcherait les actionnaires s'estimant lésés de contester ces mêmes lois, par exemple dans le cadre de "class actions". Mais ils s'agirait alors de choix éclairés de leur part, et non d'un choix par défaut.

Le supercapitalisme concerne au premier plan les Etats-Unis, mais toutes les démocraties sont concernées. C'est une tendance de fond, que rien ne semble en mesure de limiter efficacement jusqu'à présent. Bien sûr, ce livre a été écrit juste avant la crise financière et l'élection de Barack Obama, et il est encore trop tôt pour savoir dans quelle mesure ces deux événements influenceront la tendance. Mais il est vraisemblable que, sans réappropriation de la démocratie par les citoyens, les vieilles recettes reprennent ici comme là bas le dessus.