C'est toute notre éducation qui nous l'assène, depuis l'école primaire. La pensée dominante, depuis Descartes, en a fait une évidence, un dogme. Il ne faut pas mélanger émotion et réflexion. Il faut réfléchir et décider, à froid, rationnellement, en faisant abstraction de ce que les « tripes », vulgaires et indignes, voudraient dicter au cerveau, noble et pur.

Le monde souffre de ce dogme. L'humanité en perd son essence même, à cause de ce primat donné au quantifiable, au mesurable, si souvent à l'aune de la seule valeur monétaire. Oubliant que nous sommes des hommes, des femmes, des êtres fragiles enclins au doute et en quête d'harmonie, et non des automates intelligents, mus par la seule quête de la performance et du rendement.

La solidarité est elle rationnelle ? Serait-elle possible sans cette empathie qui nous fait nous mettre à la place de l'autre, et nous permet de partager ses émotions ? En cherchant bien, je trouverais sans doute des motifs rationnels de me préoccuper du sort de ceux que ne connais pas, qu'ils vivent à quelques centaines de mètres ou à des milliers de kilomètres de chez moi. Ne serait-ce que dans le souci, bien égoïste, d'assurer ma propre sécurité. Mais quelle raison aurais-je de me préoccuper du bien être de ceux qui naîtrons bien après ma propre mort ?

Soyons clair, je ne cherche pas à opposer l'un à l'autre, ni à privilégier l'émotion à la raison. Les pires désirs, les pires pulsions peuvent naître d'une émotion non contrôlée. Je plaide simplement pour une réconciliation, un renforcement mutuel et réciproque de l'affect et de l'intellect.

Il est parfois bon de se laisser submerger par l'émotion. Sans perdre le contrôle, sans jamais trahir l'intelligence. Juste pour « Ãªtre » pleinement, vivant, en harmonie avec l'être individuel que nous sommes et l'être collectif que nous composons.