Les pneus de l’Airbus qui ramenait les infirmières bulgares à Sofia étaient encore chauds que l’annonce était faite d’un contrat nucléaire civil, probablement l’EPR, avec la Libye. Apparemment, donc, il n’y avait rien de plus urgent à faire.

C’est bizarre, je pense à une certaine centrale, Osirak, vendue à quelqu’un de très bien et de tout à fait fréquentable (à l’époque), un certain Saddam Hussein. Auprès de qui un premier ministre, promis à un grand destin national, se faisait d’ailleurs photographier en 1976, visitant ladite centrale.

Mais il ne faut pas confondre : Saddam Hussein, c’était un type bien sous tout rapport, qui est devenu progressivement un dictateur sanguinaire, avant d’être finalement l’ennemi public n°1, l’homme à abattre. Mouammar Kadhafi, lui, c’est le trajet inverse. En tout cas c’est ce qu’on vous demande de croire, vérité officielle oblige.

Et puis là, c’est pour la bonne cause, puisqu’il s’agit de dessaler de l’eau de mer, dans un pays ou l’eau douce manque cruellement.

Sauf que personne n’a jamais dessalé de l’eau de mer avec une centrale nucléaire. Et que de l’aveu même du fils de Kadhafi, Seif el Islam, il s’agirait plutôt de produire de l’électricité pour l’exporter vers les pays voisins, voire au sud de l’Europe.

Le manque d'eau douce dans les pays arabes, que se soit sur le pourtour méditerranéen, au Moyen Orient ou dans le Golfe, est un problème crucial, surtout en tenant compte de l’accroissement de la population et de la concentration urbaine. Pomper dans les réserves souterraines, lorsqu’elles existent, n’est pas une solution durable. Alors pourquoi ne pas dessaler l’eau de mer ? Sauf qu’aujourd’hui, la plupart des centrales de dessalement fonctionnent avec du pétrole, ressource dont les pays arabes sont en général (mais pas tous !) bien pourvus. Mais investir aujourd’hui dans une centrale de dessalement au pétrole, alors que le pic de production approche et que nous entrons dans une zone de grande turbulence sur les prix du pétrole, ne serait pas forcément une bonne idée.

Il faut donc innover. Si on est convaincu que « le nucléaire est l’énergie de l’avenir », et qu’on ne voit pas de raisons de priver les pays arabes de l’énergie de l’avenir, alors allons-y.

Sauf qu’on peut s’interroger sur l’avenir de cette fameuse énergie de l’avenir. L’uranium n’est pas non plus une ressource illimitée et le stockage des déchets ultimes n’est toujours pas résolu de façon satisfaisante. Sans même parler des risques géopolitiques, puisque, même si la technologie reste exclusivement civile, il reste toujours possible de fabriquer des « bombes sales » artisanales, si du combustible ou des déchets venaient à tomber entre de mauvaises mains. Dans ce contexte, fournir un réacteur nucléaire civil à la Lybie, EPR ou non, pour dessaler de l’eau de mer, relève surtout du manque d’imagination. A moins qu’il ne s’agisse d’un impératif commercial pour un constructeur de centrales nucléaires aux abois.

Le soleil fourni l’énergie de la plus grande usine de dessalement qui soit : l’évaporation naturelle à la surface des océans. Et du soleil, ça tombe bien, les pays arabes en ont à revendre. De même que de la surface de terrain disponible pour installer de vastes systèmes d’évaporation / condensation reposant sur des centrales thermiques solaires. Il ont aussi, pour la plupart d’entre eux, de long linéaires de littoral, sur lesquels des vents thermiques vont et viennent, et dont des fermes éoliennes pourraient bénéficier.

Le manque d’eau potable dans les pays du sud demande un effort d’innovation à la hauteur du défi posé.

La France, dans cette affaire, se comporte comme certains commerçants qui veulent à tout prix vous refiler ce qu’il ont en stock, plutôt que de vous vendre ce dont vous avez réellement besoin.

Dommage. L’honneur de notre pays serait de proposer aux pays du sud des transferts de technologies répondant à leur besoins réels, soutenables, durables et exploitables sans risques par les populations locales.