La malmesure de la bicyclette
lundi 28 mai 2007 Par Emmanuel Delannoy, dans Tous à vélo ! -# 125 - Fil RSS
Le président aime le vélo. Avec son pote Richard Virenque, ils font des virées en vélo, ils parlent des derniers cadres en carbone et du Tour de France. Ils partagent une grande admiration pour les exploits de Lance Armstrong. Un « gagnant ». Un « winner ». Et ça, c'est sacré. Sa gloire ne souffre ni ombre ni tâche. « Il aurait pris des médicaments ? » a dit le président, « Qu'on me donne les mêmes ! » poursuit-il. (Nous a t-il donné par cette déclaration un indice sur le secret de son extraordinaire vitalité ?)
Malheureusement, cette déclaration n'est pas si anodine qu'elle en a l'air. Par ce que, que ce soit Richard Virenque ou Lance Armtrong d'ailleurs, et même si on a pas de preuves définitives et irréfutables, il y a un faisceau assez dense d'informations factuelles qui laissent à penser que ces deux champions là ne seraient pas l'image même de l'innocence et de la propreté.
Et là, on envoie deux mauvais messages.
Le premier est assez évident, dès la première lecture :
On connaissait déjà un clivage « droite - gauche » assez douteux sur les drogues dites « douces », et une certaine complaisance, assez démagogique, de la gauche (des verts au PS) à leur égard, et une sévérité affichée, non moins démagogique d'ailleurs, du coté de la droite. Une posture politique qui encouragerait la consommation de drogues, en en minimisant l'effet potentiel, serait à mon avis dangereuse (notamment parce que sur ce plan, nous sommes plus ou moins fragiles, plus ou moins enclin à tomber dans la dépendance, et que la prudence, a minima, est de rigueur sur cette question).
Va t-on découvrir maintenant un autre clivage sur la question du dopage ? On connaît les efforts sans précédent de Marie-Georges Buffet, en tant que ministre des sports, dans la lutte contre le dopage, donnant d'ailleurs à notre pays une avance significative dans ce domaine. Va t-on maintenant vers un culte du gagnant, de la performance, qui irait jusqu'à minimiser les pratiques les plus coupables et les plus néfastes ? Serait-il coupable de prendre des substances pour se détendre, s'évader du quotidien, mais acceptable d'en prendre pour augmenter ses performance ?
L'exemple vient d'en haut. Quelques soient les disciplines, de nombreux jeunes sportifs amateurs, parfois encouragés par leurs parents ou leurs entraîneurs, prennent des substances plus ou moins nocives pour leur santé, pour « tenir le coup ». Est-ce là ce que l'on veut encourager ? Est-ce un culte de la performance à tout prix, y compris par la « triche », que l'on veut maintenant privilégier, au détriment de la lutte contre cette autre forme de drogue qu'est le dopage ?
Le deuxième message est plus « subliminal », et se place à un autre niveau de lecture :
Notre pays a, notamment par rapport à de nombreux de ses voisins européens, une image quasi exclusivement « sportive » de la bicyclette. Bien peu de nos concitoyens la considèrent comme autre chose qu'un sport ou un loisir, occultant ainsi le rôle significatif qu'elle peut jouer dans le domaine des transports urbains. Il est d'ailleurs frappant de constater que la plupart du temps, les « cyclistes du dimanche », ne sont pas ceux de la semaine. Loin de moi l'idée d'opposer l'un à l'autre, puisque j'appartiens moi même aux deux catégories. Mais j'en arrive au deuxième « mauvais message ». Si les français n'utilisent pas leur bicyclette à des fins utilitaires, c'est que, entre autres freins psychologiques, le vélo, c'est « dur ». C'est un truc de sportifs. De champions même. Et regardez d'ailleurs, les gars qui font le tour de France, ce sont des mecs extraordinaires, des surhommes presque, et bien c'est tellement dur que même eux, ils doivent prendre des trucs pour y arriver. Et qu'est-ce que les journalistes et les juges vont leur chercher des poux dans la tête ? Laissons les tranquilles. Le vélo c'est un truc de costaud, de malabars. Et vous voudriez que je fasse du vélo pour aller travailler ?
D'ailleurs, en France, le vélo c'est tellement un truc de sportif que dans la plupart des magasins, les bicyclettes les plus belles, les plus chères, sont des bicyclettes de sport. Comme si un vélo utilitaire ça ne pouvait pas aussi être un « haut de gamme », performant et adapté à l'usage auquel il est destiné.
Il y a un effort collectif à faire pour valoriser l'utilisation de la bicyclette comme moyen de transport quotidien, et non plus exclusivement comme sport ou comme loisir. Encore une fois, il ne s'agit pas d'opposer l'un à l'autre, mais de rééquilibrer notre « culture cycliste ». Il faut montrer que le vélo, ça peut être agréable et facile, en plus d'être rapide et non polluant, pour aller chercher le pain, acheter un livre, emmener les enfants à l'école, ou aller au travail.
Mais l'exemple vient d'en haut. Et comme le président aime le vélo, et qu'il est intelligent et courageux, conscient de la valeur de l'exemple qu'il donne à la population, (par exemple en se levant tôt, en travaillant plus, en affichant sa réussite, ...) je suis sûr qu'il ne se passera pas très longtemps avant que, en plus de faire du vélo sur un superbe coursier haut de gamme avec Richard Virenque, on le voie arriver à l'Elysée sur un beau vélo de ville, pratique, avec un porte bagage est des sacoches pour mettre ses dossiers, et que ses ministres, puis l'ensemble du pays, suivront l'exemple.
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Le titre de cette note est bien entendu emprunté à Stephen Jay Gould et à « La malmesure de l'homme »
Commentaires
#1 - Le lundi 28 mai 2007 à 22:07, par jean-claude
#2 - Le mardi 29 mai 2007 à 18:21, par jeandaix
#3 - Le mercredi 30 mai 2007 à 10:27, par ecolodujour
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